XV

Je ne la veux pas dans les rêves, je la veux dans la vie, ici, avec moi, bien vêtue par son fils et fière d’être protégée par son fils. Elle m’a porté pendant neuf mois et elle n’est plus là. Je suis un fruit sans arbre, un poussin sans poule, un lionceau tout seul dans le désert, et j’ai froid. Si elle était là, elle me dirait : « Pleure, mon enfant, tu seras mieux après. » Elle n’est pas là et je ne veux pas pleurer. Je ne veux pleurer qu’auprès d’elle. Je veux aller me promener avec elle et l’écouter comme personne ne l’écoutait, je veux la flatter, je veux l’embobiner pour qu’elle perde son temps à me tenir compagnie pendant que je me rase ou que je m’habille. Je veux, si Tu es Dieu, prouve-le, je veux être malade et qu’elle m’apporte des médicaments à elle, des graines de lin torréfiées, moulues et mélangées à du sucre en poudre, « c’est bon pour la toux, mon enfant ». Je veux qu’elle brosse mes costumes, je veux qu’elle me raconte des histoires. J’ai été mis sur terre pour écouter les interminables histoires de ma mère. Je veux sa partialité pour moi, je veux qu’elle se fâche contre ceux qui ne m’aiment pas. Je veux lui montrer mon passeport diplomatique, pour voir son ravissement, persuadée qu’elle est, ma naïve, que c’est important d’avoir un passeport diplomatique. Je ne la détromperai pas parce que je veux qu’elle soit contente et qu’elle me bénisse. Mais je veux aussi être son petit garçon d’autrefois, je veux qu’elle me dessine son bateau qui transporte un gros nougat, je veux qu’elle me dessine ses fleurs ingénues que j’essayerai de recopier, je veux qu’elle renoue ma cravate et qu’elle me donne une petite tape après. Je veux être le petit garçon de Maman, un petit garçon très gentil qui, lorsqu’il est malade, aime tenir le bas de la jupe de Maman assise auprès du lit. Lorsque je tiens le bas de sa jupe, personne ne peut rien contre moi. Je suis ridicule de parler ainsi, à mon âge? Que je le sois.

Il est ridicule, le petit oiseau dont on a tué la mère. Sur sa branche, il fait son chant de mort, un piou piou monotone et inefficace. Cet agneau aussi est ridicule. Dans le désert, il se lamente d’avoir perdu sa mère brebis. Flageolant dans le sable, il va bientôt mourir de soif, mais il cherche sa maman dans le désert.

Je veux l’entendre superstitieusement me recommander de ne pas prononcer certains mots dangereux pendant les trois jours qui suivent la vaccination. Je veux voir sa gaucherie empesée lorsque je lui présente un de mes amis. Je veux qu’elle soit là et qu’elle me dise, comme autrefois, de ne pas trop écrire « parce que penser comme ça tout le temps c’est mauvais pour la tête et il y a des érudits, ne le sais-tu pas, mon fils, qui sont devenus fous à force de penser et je suis tranquille quand tu dors parce que au moins tu ne penses pas quand tu dors ». Je dis que je veux, je demande, mais je n’obtiens rien et Dieu m’aime si peu que j’en ai honte pour Lui.